"Je
voudrais que quelqu'un m'attende quelque
part"
Anna Gavalda
"
Je croise des gens. Je les regarde. Je leur demande à quelle
heure ils se lèvent le matin, comment ils font pour vivre et
ce qu'ils préfèrent comme dessert par exemple. Ensuite je pense
à eux. J'y pense tout le temps. Je revois leur visage, leurs
mains et même la couleur de leurs chaussettes. Je pense à eux
pendant des heures voire des années et puis un jour, j'essaye
d'écrire sur eux. "
Les
nouvelles d'Anna Gavalda empruntent leur matière au quotidien
et nous parlent de la vie d'aujourd'hui. Ses personnages avec
leur langage de tous les jours (le même langage que nous entendons
dans les rues, non pas celui que nous rencontrons dans les livres)
sont si proches de nous qu'à travers eux il nous semble entendre
parler nos propres enfants. Anna Gavalda est née en 1970. J'ai
un fils qui est né en 1971 et en la lisant je retrouve ce même
parler qui quelquefois me choque, m'agresse un peu. Son écriture
traduit l'esprit du temps et pour ce faire elle utilise une
forme d'expression qui est celle du langage ordinaire. Ce langage
comme débarrassé de tous tabous, décontracté, parfois un peu
cru, un peu brutal un peu choquant va droit à l'essentiel sans
aucune hypocrisie et ne cherche pas de forme esthétique. C'est
la vie qui nous est donnée à voir, la vie avec sa tendresse
et sa trivialité, sa banalité. L'art est un reflet et le livre
d'Anna Gavalda reflète cette vie que nous connaissons si bien.
Je dirais que ce n'est pas tellement notre propre vie qui nous
est donné de voir mais celle que nous observons tous les jours
: celle des jeunes d'aujourd'hui. Cette vie qui parfois nous
déconcerte un peu.
C'est
ainsi qu'à travers les nouvelles d'Anna Galvada nous observons
ces personnages vivre leur vie actuelle où le téléphone portable,
l'ordinateur, le répondeur et autres engins actuels font désormais
partie de la vie et rythment nos rituels quotidiens. Dans ces
nouvelles, la jeunesse butine, lutine et ne pense pas au lendemain.
Libérées les femmes jouissent d'une sexualité sans entraves
et se livrent aux jeux de la séduction avec décontraction. Si
la maternité reste une aventure, elle est contrôlée. Avec la
pilule et la libre disposition de ces comprimés terribles qui
expulsent les bébés non désirés (ou encore ceux qui sont morts
dans le ventre de leur mère comme dans la nouvelle I.I.G.),
les jeux de l'amour en sont comme changés. Nous pouvons donc
remarquer, nous qui faisons partie d'une génération moins affranchie,
la présence, dans tous les récits, d'une liberté que nous n'avons
pas connue.
Si
nous avons pris conscience des leur décontraction par rapport
à leur corps et à leurs désirs, nous connaissons également leur
besoin inchangé d'amour et de tendresse. Les sentiments restent
les mêmes. Les jeunes ont besoin d'aimer. Dans une nouvelle
une jeune fille raconte à sa sœur "
Mon cœur est comme un grand sac vide, le sac, il est costaud,
y pourrait contenir un souk pas possible et pourtant, y a rien
dedans ".
Le thème qui revient le plus souvent dans les nouvelles d'Anna
Gavalda est celui de l'amour. L'amour sous toutes ses facettes
: le rêve d'amour, le manque, l'absence d'amour, l'amour maternel,
l'ancien amour, l'amour désir.
Le
titre lui-même " Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque
part " est très significatif. Cette phrase là nous la retrouvons
dans la nouvelle " La permission ".
Un
jeune homme de 23 ans revient chez lui en congé de quelques
jours. Tout au long de son trajet en train il pense au beau
ramassis d'abrutis qu'il a rencontrés à l'armée. "
Y' a rien en eux que tu pourrais considérer comme de la matière.
Comme des fantômes, tu peux passer ton bras à travers leurs
corps et tu touches que du vide bruyant. Au début j'avais des
insomnies à cause de tous ces gestes et de toutes leurs paroles
incroyables et puis maintenant je m'y suis habitué. On dit que
l'armée, ça vous change un homme, personnellement l'armée m'aura
rendu encore plus pessimiste qu'avant. Je suis pas près de croire
en Dieu ou en un Truc Supérieur parce que c'est pas possible
d'avoir crée exprès ce que je vois tous les jours à la caserne
de Nancy-Bellefond. Quand j'arrive à la gare de l'Est, j'espère
toujours secrètement qu'il y aura quelqu'un pour m'attendre.
C'est con. J'ai beau savoir que ma mère est encore au boulot
à cette heure-là et que Marc, mon frère, est pas du genre à
traverser la banlieue pour porter mon sac, j'ai toujours cet
espoir débile. Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part...C'est
quand même pas compliqué."
Quand
il arrive à la maison ses chiens lui sautent dessus et, pour
la première fois depuis des semaines, il se sent mieux.
" Alors comme ça, y en a quand même, des êtres vivants qui m'aiment
et qui attendent après moi sur cette petite planète ".
Ce soir là c'est son anniversaire et ses parents ont
organisé une petite fête. Son frère a emmené une fille, Marie.
Il la regarde et il y a comme un truc qui fait le mariole dans
son ventre. Au cours de la soirée il se la disputent au baby-foot.
Notre héros perd la partie, mais lorsque la maison s'est tue,
les lumières se sont éteinte les unes après les autres et qu'il
est seul dans le salon il se la retrouve nue au milieu de la
pièce en train de se couvrir le corps avec les papiers cadeau.
(Là encore le thème de la liberté sexuelle est abordé). Lui
est content mais a un peu peur de la vitesse à laquelle vont
les choses.
La première nouvelle aborde le rêve d'amour qui ne se réalise
pas. Une fille coquette, mignonne et vive qui envoie des fax
du côté de Saint Germain-des-Près, espère le grand amour. Nourrie
de Sagan et de Baudelaire elle est romantique et sensuelle à
la fois. Ce jour là elle croise sur le boulevard un jeune homme
au col roulé gris en cachemire, une veste en tweed de chez Old
England tout juste sortie des ateliers des Capucines et qui
l'invite à dîner au restaurant. Elle est prête à aller jusqu'au
bout de son désir. Au restaurant tous deux sont émus lorsque
soudain son téléphone portable se met à sonner. Comme un seul
homme tous les regards du restaurant sont braqués sur lui qui
l'éteint prestement. Ces maudits engins, il en faut toujours
un, n'importe où, n'importe quand. Elle est furieuse. Mais elle
le sera encore davantage lorsqu'elle l'apercevra un peu plus
tard jeter coup d'œil furtif vers la messagerie de son portable.
A ce moment là tout bascule. Elle hait Sagan, elle hait Baudelaire,
tous ces charlatans qui promettent le grand amour, elle hait
son orgueil qui lui fait quitter le jeune homme sur un coup
de tête.
On
croit apercevoir à travers les tergiversations in time de la
jeune fille ; les contradictions qui l'habitent. Si elle est
prête à se donner au jeune homme inconnu, l'idée qu'il pourrait
être un séducteur aux multiples femmes lui est insupportable
car secrètement elle avait espéré être la femme de sa vie.
Tous
les personnages sont en quête d'amour, ont besoin de tendresse,
ils sont libérés vis-à-vis de leur corps, mais en même temps
ils ont un peu peur de cette liberté là qui les fragilise.
Pendant
des années est l'histoire d'un
vieil amour qui ne veut pas mourir. La vie est une drôle de
farceuse. Le jeune homme en question pense toujours à Hélèna
qui l'a quitté il y a bien longtemps. Depuis il s'est marié
et ses enfants sont la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée.
" Une vieille histoire d'amour ne vaut
rien à côté de ça. Rien du tout ", pense-t-il. Un jour Hélèna
lui téléphone, elle veut le rencontrer." C'est la vie, dit-elle,
je ne t'appelle pas pour détricoter le passé ou mettre Paris
dans une bouteille tu sais. Je...Je t'appelle parce que j'ai
envie de revoir ton visage. C'est tout. C'est comme les gens
qui retournent dans le village où ils ont passé leur enfance
ou dans la maison de leurs parents...ou vers n'importe quel
endroit qui a marqué leur vie. Ecoute Pierre je vais mourir.
" Il n'a pas
pu dormir cette nuit-là. Il ne voulait pas pleurer. Il avait
peur de se tromper, de pleurer sur la mort de sa vie intérieure
à lui plutôt que sur sa mort à elle. Il savait que s'il commençait,
il ne pourrait plus s'arrêter.
Le
lendemain ils se rencontrent sur un banc écaillé en face d'une
fontaine qui n'avait rien dû cracher depuis le jour de son inauguration.
Tout était laid. Triste et laid. Elle lui a dit "
j'ai une faveur à te demander, juste une. Je voudrais respirer
ton odeur. Elle est allée derrière son dos et elle s'est penchée
vers lui. Elle est restée comme ça un long moment et il se sentait
terriblement mal. Puis elle lui a dit " Je voudrais que tu ne
bouges pas et que tu ne te retourne pas. Je t'en supplie. Je
t'en supplie ". Et elle est partie.
Clic
Clac est l'histoire d'un amour
désir. L'histoire d'un jeune homme qui s'initie aux choses de
l'amour.
Cinq mois et demi qu'il a envie de Sarah Briot, la responsable
des ventes. Il fantasme sur elle. Depuis cinq ans il habite
chez ses sœurs. Myriam, l'aînée collectionne les amoureux. Fanny
la cadette est romantique, fidèle et sensible. Myriam améliore
souvent l'ordinaire en trouvant des petites combines qui lui
permettent de gagner de l'argent. Pendant plusieurs semaines
elle a potassé des tas de bouquins et des magazines sur Diana
(impossible de traverser le salon sans marcher sur la défunte...)
et s'est exercée à la dessiner. Et tous les week-ends, elle
plante son barda au-dessus du pont de l'Alma et croque les pleureuses
du monde entier à côté de leur idole. La " Daina-manie " est
un phénomène de société qu'il serait intéressant d'approfondir.
Finalement
parce qu'il est amoureux il décide d'être indépendant et déménage.
A partir de ce jour là Myriam et Fanny lui laissent souvent
des messages sur le répondeur et parce qu'il est seul il a appris
à guetter et même à espérer le petit clignotant rouge des messages
en rentrant le soir. Les premières semaines il dort sur un matelas
à même le sol, mais au bout de 17 jours parce qu'il a trop mal
au dos il décide d'acheter un canapé-lit et le moins cher c'est
un clic clac. Puis soudain sa vie s'est accélérée. Sarah Briot
lui a fait des avances et il l'a invitée chez lui.
Au
cours de la soirée alors qu'ils sont assis sur le canapé il
commence à se demander vraiment, intensément et posément comment
ça s'ouvrait ce clic clac qu'on venait de lui livrer. Soudain
il pense à ses sœurs, à comment elles se seraient marrées si
elles l'avaient vu ainsi avec ses soucis domestiques dans les
bras d'une miss Univers. Et il s'est mis à sourire et Sarah
Briot n'a pas résisté à ce petit sourire là.
Cette
nouvelle est très amusante. Mais Anna Galvada sait aussi passer,
avec une grande aisance, d'une histoire farceuse à une histoire
qui tourne au drame. S'il y a donc beaucoup d'amour et d'humour
dans ces nouvelles très modernes, la cruauté n'y est pas absente.
Le
fait du jour par exemple relate
l'histoire d'un agent commercial de chez Paul Pridault. C'est
le soir et il est tranquillement assis devant son téléviseur
après une journée passée sur les routes. Il suit les informations.
Les journalistes se complaisent sur un accident mortel survenu
sur l'autoroute au cours de la journée. D'après eux ce serait
le délit d'un imprudent conducteur qui aurait commis une faute
grave qui serait à l'origine du carambolage inattendu qui aurait
entraîné la mort de plusieurs personnes. Soudain notre agent
commercial se souvient de la manœuvre qu'il a effectuée pour
rattraper la sortie de Bourg-Achard qu'il avait failli louper
et se rend compte que le conducteur criminel n'est autre que
lui-même. Parce qu'il ne s'est rendu compte de rien il a continué
son chemin semant derrière lui la mort. Sa vie tranquille bascule
dans la tragédie. Une seconde d'inattention a suffi pour le
transformer en un dangereux criminel. Son existence ne pourra
jamais plus être la même.
Dans
Catgut nous sommes à la campagne. Une jeune vétérinaire
se bat pour se faire une place au milieu de ces paysans un peu
rustres. Parce qu'ils ont trop bu, un soir trois éleveurs l'appèlent
chez eux sous prétexte d'une visite à leur bétail et il la violent.
Tout faisait pitié. L'alcool les avait rendus inoffensifs et
elle a profité pour leur administrer une dose de Ketamine. Puis
avec un rare sang froid elle les a émasculés avant de téléphoner
à la police.
Avec sa sensibilité à fleur de peau Anna Gavalda semble aimer
les gens et leur vie ordinaire. Qu'ils soient de n'importe quel
milieu social elle a observé leurs faiblesses et elle ne les
en aime que davantage. Elle semble jeter sur eux un regard tendre
et parfois un peu amusé. Avec sa dernière nouvelle qui pourrait
être autobiographique, elle semble vouloir démystifier le rôle
de l'écrivain et le dépeint sous ses traits les plus communs,
voir même un peu comiques.
Sensible,
névrosé, vulnérable, livrés aux cruautés des éditeurs. Epilogue
relate donc la vie d'une jeune femme qui écrit des nouvelles.
Elle a acheté un vieil ordinateur d'occasion et elle a fait
imprimer cinq de ses récits avant de les envoyer à un éditeur.
Elle avoue que ses nouvelles parlent de tout mais surtout d'amour.
Trois mois plus tard elle reçoit la convocation d'un éditeur
élégant de la rive gauche. Ce jour-là elle se dit " je ne regrette
pas tout ce temps passé à me ronger les ongles, et à faire de
l'eczéma devant l'écran minuscule de mon ordinateur. Ah non
! Tout ça, tous ces bras de fer usant contre la trouille et
le manque de confiance en soi, toutes ces croûtes dans ma tête
et toutes ces choses que j'ai perdues ou oubliées parce que
je pensais à Clic Clac par exemple eh bien je ne les regrette
pas…
Ce
jour là elle hésite beaucoup sur la tenue vestimentaire qu'elle
doit endosser. Finalement elle décide de s'habiller simplement
avec des jeans, mais avec de la lingerie à tomber par terre.
Elle se dit que ses hommes-là savent. Et elle se dit en même
temps " ne m'aimez pas pour mes gros
seins ; aimez-moi pour ma substantifique moelle. Ne m'aimez
pas pour mon talent ; aimez-moi pour mes page people ".
C'est donc par ce qui est secret, par ce qui ne se voit pas
au premier coup d'œil mais qui peut se deviner, c'est donc par
quelque chose de très intime qu'elle
veut le séduire. Mais le jour de l'entretien l'éditeur lui a
lâché " Il y a dans votre manuscrit des
choses intéressantes et vous avez un certain style, mais nous
ne pouvons pas dans l'état actuel des choses le publier ".
Elle est tellement déçue par ce refus de son manuscrit qu'elle
en reste littéralement paralysée sur son fauteuil. Et elle reste
longtemps ainsi sans pouvoir bouger, cela ressemble à une farce
tellement c'est incroyable.
Finalement,
parce que les bureaux vont fermer il la descendent, avec le
fauteuil, sur le trottoir et là elle reste encore longtemps
à contempler son désastre. Puis elle se lève enfin et en se
dirigeant vers une jeune femme splendide assise sur le socle
d'une statue d'Auguste Comte qui attend peut-être son amoureux
elle lui fait cadeau de son manuscrit. "
Voilà pour que le temps vous paraisse moins long. "
lui dit-elle et elle s'en va un peu consolée.
Je
pense qu'Anna Gavalda a voulu nous signifier que l'écrivain
aussi veut être aimé, cherche l'approbation des éditeurs pour
pouvoir atteindre ses lecteurs mais ne rencontre pas toujours
cet amour pour lequel il s'est donné tant de mal.
Anna
Gavalda a maintenant réussi à nous atteindre et nous ne sommes
pas prêtes de l'oublier.
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