ERNEST HEMINGWAY

"L'Adieu aux armes"





 

Résumé

On se battait dans les montagnes, et le soir, nous pouvions apercevoir les éclairs de l'artillerie. Parfois, dans l'obscurité, nous entendions des régiments passer sous nos fenêtres avec des canons traînés par des tracteurs. La nuit, le mouvement était intense.

Les vignes étaient clairsemées, dénudées, et toute la campagne était mouillée et brune, tuée par l'automne. Tout petit et assis entre deux généraux nous apercevions souvent le roi Vittorio Emanuele derrière les vitres de sa voiture qui filait très vite. Il circulait ainsi presque chaque jour pour voir comment allaient les choses. Et les choses allaient très mal.

A l'entrée de l'hiver une pluie persistante se mit à tomber, et la pluie amena le choléra. Mais on put l'enrayer et, en fin de compte, il n'y eut, dans l'armée que sept mille hommes qui en moururent.

Nous étions chargés d'évacuer les blessés et les malades des postes de secours, de les transporter des montagnes aux gares de triage et de les diriger sur les hôpitaux indiqués sur leurs feuilles de route. Evidemment ma présence importait peu. Les chauffeurs des ambulances britanniques étaient tués parfois. Oh ! je savais que je ne serais pas tué. Pas dans cette guerre. Elle ne m'intéressait pas personnellement et elle me semblait pas plus dangereuse qu'une guerre de cinéma.

Miss Barkley était assez grande. Elle portait ce qui pour moi était un uniforme d'infirmière. Elle avait la peau ambrée et des yeux gris. Je la trouvais très belle. Je pensais qu'elle était un peu folle. Personnellement je n'y voyais aucun inconvénient. Peu m'importait l'aventure dans laquelle je me lançais. Je n'avais nulle intention de l'aimer. C'était un peu, comme le bridge, dans lequel on disait des mots au lieu de jouer des cartes. Il fallait faire semblant de jouer pour un enjeu quelconque. Cela me convenait parfaitement.

Le lendemain, on nous dit qu'il allait y avoir une attaque sur la rivière, en amont, et qu'il nous fallait envoyer quatre voitures. Je me trouvais dans la première voiture. Nous garâmes les voitures derrière une briqueterie. Les fours et de grands trous avaient été aménagés en postes de secours. Il faisait noir et, derrière nous, les longs faisceaux des projecteurs autrichiens balayaient les montagnes. Le silence dura quelques minutes, puis tous les canons derrière nous entrèrent en action. Un obus éclata tout près de la rivière. Un autre arriva sur nous, si brusquement que nous eûmes à peine le temps de l'entendre venir.

Le sol était défoncé et, en face de moi, il y avait une poutre déchiquetée. Dans le chaos de ma tête j'entendis quelqu'un crier. J'essayai de bouger, mais je ne pouvais pas bouger. Dans une éblouissante clarté je voyais les obus à étoile monter, éclater, flotter dans l'air, tout blancs. J'entendis quelqu'un crier " Mamma mia ! Oh ! Mamma mia ! " et vis Passini les jambes broyées au-dessus du genoux. Je compris que j'étais également blessé.

Les Anglais étaient arrivés avec trois ambulances, on m'apporta au poste de secours. Il y avait des odeurs fortes, odeurs de produits chimiques, et la fade odeur du sang. Le soir qui précéda mon départ Rinaldi vint me voir avec le major de notre mess. Ils me dirent que j'allais être hospitalisé à Milan dans un hôpital américain récemment installé. Il me dit également que Miss Barkley allait être envoyée à Milan elle aussi.

Quand je m'éveillai le soleil entrait à flot dans ma chambre. Je ressentis une douleur aiguë dans les jambes. Je les regardai dans leurs bandages sales, et cette vue me rappela où j'étais. J'entendis des pas qui s'approchaient. Je tournai les yeux vers la porte. C'était Catherine Barkley. Elle était fraîche et belle. Il me sembla que je n'avais jamais vu de femme aussi belle. Dieu sait que je ne voulais pas tomber amoureux d'elle. Je ne voulais tomber amoureux de personne. Mais Dieu sait aussi, que, malgré cela, j'étais amoureux, et j'étais là, dans ce lit d'hôpital, à Milan, et toutes sortes de choses me passaient par la tête, et je me sentais merveilleusement bien.

Catherine Barkley était fort aimée des autres infirmières parce qu'elle était toujours disposée à assurer le service de nuit. Nous passions ensemble tous les moments de loisir. Je l'aimais beaucoup et elle m'aimait. Je dormais le jour et nous nous envoyions des billets toute la journée quand nous étions éveillés. Ferguson se chargeait de les transmettre.

L'été fut charmant. Dès que je pus sortir, nous fîmes des promenades en voiture dans le parc. Je me rappelle la voiture, le cheval qui marchait lentement, et, devant nous, le dos du cocher avec son haut-de-forme verni, et Catherine Barkley assise à côté de moi. Je disais à Catherine que je voulais l'épouser, mais Catherine disait que si nous étions mariés on la renverrait, et que cela bouleverserait notre vie. J'aurais voulu que nous fussions mariés, parce que, j'avais peur d'avoir un enfant, mais nous prétendions que nous étions mariés et nous ne nous préoccupions guère, et au fond j'étais peut-être heureux de n'être pas marié.

C'est ainsi que s'écoula l'été. Je ne me souviens pas très bien des journées, sinon qu'elles étaient très chaudes et que les journaux ne parlaient que de victoires. Au front nous avancions sur le Carso. Nous avions pris Kuk, de l'autre côté de la Plava, et nous cherchions à nous emparer du plateau de Bainsizza. La guerre semblait devoir se prolonger. L'Amérique venait d'entrer en guerre, mais je pensais qu'il faudrait bien un an avant qu'on pût envoyer des contingents suffisant et les entraîner au combat. Il me semblait que cette guerre là c'était peut-être une nouvelle guerre de Cent ans.

Un jour Catherine m'annonça : " Je vais avoir un bébé, chéri. Presque trois mois déjà. Ca ne t'ennuie pas, dis ? Je t'en supplie, il ne faut pas que ça te tourmente.

Pendant un instant nous restâmes tranquilles sans dire un mot. Nous étions soudain séparés comme des gens qui se trouvent embarrassés parce que quelqu'un est entré brusquement dans la chambre.

-Tu n'as pas l'impression d'être pris au piège ? -

- Peut-être un peu, mais pas par toi. On se trouve toujours pris au piège, au sens biologique -

Nous étions de nouveau ensemble. Toute gêne avait disparu.

- Nous ne sommes en réalité qu'une seule et même personne et il ne faut pas faire exprès de ne pas nous comprendre -

- Non il ne faut pas. Parce que nous sommes seuls, nous deux ; et dans le monde il y a tous les autres. Si quelque chose se mettait entre nous, nous serions perdus et le monde nous reprendrait -

Le soir de mon départ pour le front, je fis mes adieux à l'hôpital et je partis. Je descendis jusqu'au coin où il y avait un cabaret dans lequel j'attendis Catherine en regardant par la fenêtre. Dehors il faisait noir et froid, et il y avait du brouillard. Quand j'aperçus Catherine je frappai au carreau. Nous partîmes ensemble sur le trottoir, le long des cabarets. Nous avions dépassé la cathédrale. Elle était belle dans le brouillard.

Il y avait un hôtel face à la gare et nous y trouvâmes une chambre. Catherine s'était assise sur le lit et regardait le lustre en cristal taillé. Elle n'avait pas l'air heureux.

- C'est la première fois que j'ai l'impression d'être une grue -

Je n'avais pas prévu que les choses tourneraient ainsi.

- Tu es ma bonne petite femme -

- Ah certes oui, je suis bien à toi - dit-elle Je suis une petite femme toute simple.

Mais bientôt ce fut le temps de partir.

La pluie semblait très claire et transparente dans la lumière de la gare.

- Autant se dire adieu maintenant, adieu, dis-je, prends bien soin de toi et de la petite Catherine -

- Adieu chéri -

Je descendis sous la pluie et la voiture partit. Catherine se pencha et je vis son visage dans la lumière. Elle sourit et agita la main et me fit signe d'aller m'abriter. J'obéis et restai debout, les yeux fixés sur la voiture qui tournait au coin de la rue. Alors seulement je traversai le hall et passai sur la voie.

C'était l'automne. Les arbres étaient nus et les routes boueuses. D'Udine je me rendis à Gorizia sur un camion. Là je fis la connaissance de Gino qui me raconta que le San Gabriele avait été un véritable enfer et que j'avais eu de la chance d'être blessé dès le début. Il dit que les Autrichiens avaient beaucoup d'artillerie dans les bois, plus loin et au-dessus de nous, et que la nuit, ils bombardaient violemment les routes. Nous manquions de nourriture.

J'ai toujours été embarrassé par les mots sacrés ; glorieux, sacrifice. Nous les avions lus sur les proclamations que les colleurs d'affiches placardaient depuis longtemps sur d'autres proclamations. Je n'avais rien vu de sacré, et ce qu'on appelait glorieux n'avait pas de gloire, et les sacrifices ressemblaient aux abattoirs de Chicago avec cette différence que la viande ne servait qu'à être enterrée. Il y avait beaucoup de mots qu'on ne pouvait plus tolérer. Les mots abstrait tels que gloire, honneur, courage ou sainteté étaient indécents.

Le vent s'éleva dans la nuit et, à trois heures du matin, sous une pluie torrentielle, le bombardement commença.

La nuit suivante la retraite commença. Elle s'effectua, méthodique, mouillée, lugubre. Dans la nuit, sur les routes où nous avancions lentement, nous rencontrâmes des troupes qui marchaient sous la pluie, des chevaux qui tiraient des voitures, des mules, des camions, et tout cela s'éloignait du front. Il n'y avait pas plus de désordre que quand on avançait.

A Gorizia je trouvai une note pour moi me recommandant de remplir mes voitures avec le matériel empilé dans le vestibule et de me diriger sur Pordenone. Quand nous nous trouvâmes sur la route, les troupes, les camions, les charrettes et les canons y formaient une large colonne qui se déplaçait lentement. La pluie s'apaisait et nous avancions. L'aube n'avait pas encore paru que nous étions de nouveau arrêtés et je compris qu'il nous faudrait abandonner la grand-route e passer à travers champs si nous voulions jamais arriver à Udine.

Personne ne savait où étaient les Autrichiens, mais c'était sûr que, la pluie cessant, si les aéroplanes nous survolaient et se mettaient à arroser la colonne, c'en était fait de nous. A midi, nous nous embourbâmes dans un chemin détrempé, à environ dix Kilomètres d'Udine. Et nous ne pûmes plus traverser. La terre était trop molle et trop boueuse pour des autos. Nous le abandonnâmes dans le champ et partîmes à pied.

Plus loin, le long du parapet d'un pont, des casques allemands s'avançaient, mais il nous ignorèrent. Nous suivions les rails lorsqu'un coup de fusil partit de la route. Aymo qui traversait les rails chancela, trébucha et tomba la face contre la terre. Sa respiration était irrégulière et chaque fois qu'il respirait le sang lui coulait du nez. Il mourut pendant que j'obturais les deux trous. C'étaient des Italiens qui avaient peur et tiraient sur tout ce qu'ils voyaient, ils ne nous avaient pas reconnus et avaient tiré sur nous. C'est ainsi que la mort était arrivée à l'improviste, sans raison.

Et maintenant ce n'était pas seulement l'armée, mais tout le pays qui s'enfuyait. Plus tard la police des armées nous arrêta. Mon accent étranger les rendit soupçonneux. Je voyais comment leurs cerveaux fonctionnaient. Ils étaient jeunes, et ils travaillaient pour le salut de leur patrie. Ils exécutaient tous les officiers supérieurs qui avaient été séparés de leurs troupes. Nous attendions sous la pluie et, les uns et les autres, nous étions interrogés et fusillés.

Je regardai les carabiniers. Je me courbai, bousculai deux hommes et, tête baissée je m'élançai vers le fleuve. Ce fut dur mais je m'en sortis. Et maintenant, couché sur le plancher du wagon, à côté des canons sous la bâche, j'étais mouillé, j'avais froid, je mourais de faim. Mon genou était raide mais il s'était très bien comporté. Valentini avait fait du bon travail. J'avais fait la moitié de la retraite à pied et j'avais traversé une partie du Tagliamento à la nage avec ce genou-là.

Je sautai du train à Milan, au moment où il ralentissait pour entrer en gare. A l'hôpital je cherchai Catherine mais on me dit qu'on l'avait envoyée à Stresa. Mon ami Simmons me fournit des habits, en civil je me faisais l'effet d'être déguisé.

Le grand Hôtel des îles Borromées était ouvert. Je pris une bonne chambre. Elle était fort grande, et claire et donnait sur le lac. J'attendais ma femme dis-je. Il y avait un grand lit à deux personnes, un letto matrimoniale, avec un couvre-pied en satin. L'hôtel était très luxueux. La guerre était très loin. Au fait y avait-il bien une guerre ? Alors seulement je me rendis compte qu'elle était finie pour moi. J'avais la sensation d'un gamin qui, faisant l'école buissonnière, pense, à une certaine heure, à ce qui se passe alors en classe.

J'avais retrouvé Catherine lorsqu'une nuit le barman vint m'avertir qu'on allait m'arrêter dans la matinée. Il nous proposa son bateau afin de franchir la frontière.

Je ramai toute la nuit. A la fin j'avais les mains si meurtries que je pouvais à peine tenir les avirons. A plusieurs reprises nous faillîmes nous écraser contre la rive. Au petit matin je sus que la frontière était loin derrière nous et que nous nous trouvions à Brissago. C'était une petite ville d'un aspect fort joli. Il y avait beaucoup de barques de pêche, le long du quai, et des filets étendus sur des tréteaux. Une fine pluie de novembre tombait, mais malgré la pluie, tout semblait propre et gai.

La Suisse, nous fournit des visas et nous nous installâmes à Montreux. La guerre me semblait aussi loin que les matchs de football de n'importe quel collège. Les journaux annonçaient que tout allait très mal partout. Vers le milieu de janvier j'avais une barbe ; et l'hiver n'était plus qu'une suite de lumineuses journées froides et de nuits glacées. Nous menions une existence délicieuse.

Nous étions en mars 1918 et l'offensive allemande avait commencé en France. Catherine se préoccupait pour sa layette. Notre bébé allait bientôt arriver.

Une nuit, je m'éveillai vers trois heures en entendant Catherine s'agiter dans le lit.

Nous étions arrivés à l'hôpital à trois heures du matin. A midi Catherine était encore dans la salle d'accouchement. Les douleurs s'étaient de nouveau ralenties. Elle avait l'air exténué, mais elle était encore gaie. Pauvre, pauvre chère Cat ! Et c'était là le prix à payer pour coucher ensemble. C'était ça la fin du piège. C'était là tout le bénéfice qu'on retirait de l'amour. Dieu merci il y avait le chloroforme. Catherine avait eu une heureuse grossesse. C'est à peine si elle avait été indisposée. Mais c'est à la fin qu'on la guettait. Il n'y avait jamais moyen d'échapper. Echapper. J't'en fous ! il en aurait été de même si nous avions été mariés cinquante fois. Si elle allait mourir ? Non, elle ne mourra pas. On ne meurt plus en couches de nos jours. C'est l'opinion de tous les maris. Oui, mais tout de même si elle allait mourir ? Elle ne peut pas mourir… C'est tout simplement un enfant qui veut naître…le produit des belles nuits de Milan. Il cause des ennuis, il naît, on s'en occupe et on finit par l'aimer peut-être. Mais pourtant si elle mourait ?

On se décida pour la césarienne. J'attendis dans le couloir. Un des docteurs sortit, suivi d'une infirmière. Dans ses deux mains il tenait quelque chose qui ressemblait à un lapin fraîchement écorché. Il le tenait par les talons et lui donnait des claques. Je me sentais tout à fait indifférent à son égard. Il me semblait complètement étranger. Je n'éprouvais aucun sentiment de paternité.

Lorsque je pénétrai dans la chambre de Catherine j'eus l'impression qu'elle était morte. Son visage était livide. Elle était toute grise et faible et fatiguée.

Plus tard on m'apprit que le bébé était mort. Il n'avait jamais respiré !Il n'avait jamais vécu sauf dans le sein de Catherine. Pauvre petit gosse ! Maintenant Catherine allait mourir. C'est toujours comme ça. On meurt. On ne comprend rien. On n'a jamais le temps d'apprendre. On vous pousse dans le jeu. On vous apprend les règles et, à la première faute on vous tue.

Le vide s'était fait en moi. Je savais qu'elle allait mourir et je priai pour qu'elle ne mourût pas. " Oh ! mon Dieu, je vous en prie, ne la laissez pas mourir ".

Mais les hémorragies s'étaient répétées. Rien n'avait pu les arrêter. Je restai avec Catherine jusqu'à sa mort. Elle ne reprit pas connaissance et il ne lui fallut pas longtemps pour mourir. Après avoir refermé la porte et avoir éteint la lumière, je compris que tout était inutile. C'était comme si je disais adieu à une statue. Au bout d'un instant, je sortis et je quittai l'hôpital. Et je rentrai à l'hôtel, sous la pluie

Commentaires

En 1929, l'Adieu aux armes, parfois considéré comme le meilleur roman d'Hemingway, reprend le thème autobiographique de la guerre, de la blessure et de l'absurdité.

Le personnage du roman, le lieutenant Frédéric Henry, volontaire américain sur le front d'Italie est gravement blessé aux jambes comme l'avait été Hemingway. Il est transporté à l'hôpital de la Croix-Rouge américaine de Milan où il est soigné par une jeune infirmière anglaise, Catherine Barkley qu'il avait déjà rencontrée dans un hôpital du front à Gorizia. Ils passent un été idyllique, s'aiment clandestinement dans la chambre d'hôpital du blessé, dînent dans les cafés de la Galleria, vont aux courses de San Siro.

Toutes ces expériences se rapprochent de celles que l'auteur avait lui-même connues. Lui aussi fut soigné à l'hôpital de la Croix-Rouge où il fit connaissance d'une infirmière américaine, Agnès H. von Kurowsky qui lui servit de modèle pour le personnage de Catherine Barkley. Hemingway lui demanda de l'épouser, mais elle refusa. L'auteur introduit dans le livre nombre de petits incidents qui lui étaient arrivés. Par exemple : il avait constamment des ennuis avec la directrice de l'hôpital, qui trouvait tout le temps des bouteilles de cognac vides sous son lit : quand il attrapa la jaunisse, elle l'attribua à ses excès de boisson. On retrouve intégralement cet incident dans le chapitre XXII de L'Adieu aux armes. Une visite que Hemingway rendit à la famille du comte Greppi sur le lac de Côme explique l'existence d'un personnage appelé comte Greppi.

Alors qu'il finissait ce roman, sa femme accoucha d'un fils par une césarienne, opération qu'il décrit dans la scène de la mort de Catherine. Hemingway, artisan toujours économe, ne gaspillait jamais ses matériaux. Il inventait rarement - il rapportait.

En mai 1918, à dix-huit ans, Hemingway s'engage dans l'armée et part pour l'Europe comme pour un match international. La guerre le marque profondément, comme Cummings ou Dos Passos. Adolescents, persuadés de partir pour une croisade juste qui mettrait fin aux guerres et aux injustices, ces Américains découvrent une boucherie dirigée par des généraux incompétents et des politiques ineptes. La faillite de leur idéal les marque à jamais de désarroi. Gloire, patrie, honneur, toutes les valeurs sont remises en question.

Ils reviennent de guerre sceptiques et désenchantés, critiquant tout, ne respectant pas des aînés qui ont déclenché ce massacre général.

La génération perdue invente le debunking - le déboulonnage - Mais Hemingway fut de plus blessé. Cette blessure obsède l'œuvre. Tous les héros de Hemingway sont blessés au combat. La guerre, " l'histoire naturelle des morts " comme il l'appelle, marque la fin de l'innocence. Embarqué dans la débâcle de boue, de sang et d'absurdité, le lieutenant de l'Adieu aux armes dénonce l'imposture.

Hemingway recherchait les thèmes symboliques Car si Hemingway savait décrire des faits réels, il savait également les coordonner pour leur communiquer une signification particulière. Son art stylisé, très sélectif, n'a que faire des "tranches de vie", car son dessein est de charger les objets les plus simples et les événements les plus insignifiants, d'une sorte de réalité magique. Cet agencement délibéré de la réalité dans le but d'obtenir un effet symbolique caractérise la construction de L'Adieu aux armes.

Dans la première partie, le cadre est mis en place, les thèmes principaux sont présentés, et Frédéric Henry est grièvement blessé. On reviendra sans cesse, dans le roman, sur "la blessure", elle joue un rôle essentiel dans l'initiation du héros et prend vite une valeur symbolique. Dès le début, deux autres thèmes symboliques sont utilisés : la pluie, présage de malheur (la pluie tombe pendant la retraite, la pluie tombe au moment de la mort de Catherine) et l'opposition entre la montagne et la plaine, la grandeur et la bassesse, l'amour sacré et l'amour profane, la pureté et la corruption, exprimée par le contraste qui existe entre l'air pur, froid et sec des Abruzzes natales du prêtre, et la fumée, le vice des villes de la plaine.

La seconde partie se déroule à l'hôpital de la Croix Rouge américaine de Milan où Frédéric Henry est envoyé pour se faire soigner et où il revoit Catherine Barkley. Ils sont très heureux ensemble et elle devient sa maîtresse. Peu de temps avant que Frédéric ne doive regagner le front, elle s'aperçoit qu'elle est enceinte.

Le troisième chapitre constitue le pivot sur lequel tourne toute l'action du roman. Il décrit la retraite de Caporetto dans un long passage d'une puissance soutenue. Frédéric Henry est horrifié par l'absurde cruauté du désastre. Finalement, il décide de déserter "faire une paix séparée" et de dire "adieu aux armes", au moment où, dans la confusion, la police militaire veut l'exécuter comme espion à cause de son accent étranger. Il s'échappe en plongeant dans le Tagliamento en crue et arrive à la nage en lieu sûr. Cette action, comme l'a indiqué Malcolm Cowlev, prend la signification d'un rite.

Par ce "baptême", Frédéric renaît, ayant délibérément renoncé au monde des "autres" dans lequel l'homme est lié à la société, et choisit d'être un individu solitaire. Dans le reste du roman, Hemingway s'emploie à déterminer si un individu peut vraiment dire "adieu aux armes" et se soustraire aux exigences de la vie en société.

Dans la quatrième partie, Frédéric part à la recherche de Catherine et finit par découvrir qu'elle passe des vacances à Stresa. Dans la crainte d'être arrêté par les autorités militaires italiennes, il organise sa fuite et celle de Catherine dans un pays neutre, la Suisse. Un soir d'orage ils parviennent à traverser le lac en barque et arrivent le lendemain matin sains et saufs à Brissago. Mais Hemingway savait que l'individu ne peut pas être vainqueur.

Le chapitre s'ouvre sur une description de l'hiver heureux que les amants passent ensemble dans un petit chalet de montagne ; leur amour les isole de la guerre qui fait toujours rage dans les plaines. Ils vivent l'un pour l'autre, dans un monde à eux, clos, délicieux. Mais le "piège biologique", la fatalité de la condition humaine, se referme brusquement sur eux au moment où les pluies de printemps commencent : Catherine meurt en accouchant. Frédéric Henry comprend alors ce qu'il avait en réalité toujours su, que l'individu ne peut pas être vainqueur, que la société se venge toujours de ceux qui cherchent à échapper à sa tyrannie. "Pauvre, pauvre Cat. Et c'était là le prix à payer pour coucher ensemble. C'était là la fin du piège. C'était tout le bénéfice que l'on retirait de l'amour..." Il n'y avait jamais moyen d'échapper.

La société ne permet pas à l'individu de faire "une paix séparée". Frédéric et Catherine avaient eu conscience, dès le début, que tout cela finirait mal, que tout leur courage et tout leur amour ne pourraient les protéger, ne pourraient écarter l'inévitable désastre. Comme le disait Frédéric :"Le monde brise les individus et chez beaucoup il se forme un cal à l'endroit de la fracture ; mais ceux qui ne veulent pas se laisser briser, alors ceux-là le monde les tue. Il tue indifféremment les très bons et les très doux et les très braves". En regardant le corps sans vie de Catherine, Frédéric comprend que la mort est la fin de toutes choses et qu'un homme ne peut rien faire d'autre que de la subir. Il n'y a pas d'amour heureux chez Hemingway.

Au début du roman on se rend compte que le lieutenant Henry ne croyait pas à l'amour ; en revanche la guerre lui semblait être un sport assez amusant. A la fin de cette même année, il s'était rendu à l'évidence de l'amour et avait fui l'inutile et bête cruauté de la guerre. Si Henry a changé, c'est qu'il a vécu et appris.

L'auteur rend cette évolution d'autant plus sensible que, n'ayant recours ni à l'analyse ni à des grands mots, il s'en tient rigoureusement au concret et au quotidien.

Le roman se borne à nous faire voir ce qu'il voit et constater ce qu'il constate ; on suit le personnage pas à pas et on est ainsi amenés tout doucement, sans cahots, à s'intéresser ou même s'identifier à lui. Enfin et surtout, le style d'Hemingway a une aisance lisse qui ne sent pas l'effort. Ce style, qui était à l'époque révolutionnaire, a marqué beaucoup d'écrivains, notamment américains. Tant bien que mal, ils se sont efforcés de l'imiter, mais en vain, Hemingway a ses trucs, mais, paradoxalement ils donnent une merveilleuse impression de naturel.

L'art d'Hemingway consiste à traiter un sujet romantique d'une façon qui ne l'est pas. Cela crée un contraste extrêmement séduisant et entraîne l'adhésion des lecteurs les plus désabusés.

Le style d' Hemingway passe au ras des choses. Il est très imité, mais il n'est pas entièrement inventé. Il doit quelque chose à Mark Twain et à Stephen Crane, pionnier du réalisme américain, et à Flaubert qu'il découvrit par l'intermédiaire d'Ezra Pound.

Hemingway décrit non pas une émotion, mais le geste et l'objet qui la matérialisent et la symbolisent. Ce nouveau roman, qui remplace l'analyse par la vision et met un terme à la littérature d'introspection doit naturellement beaucoup au cinéma.

Son style glacé, simple, rigoureux, note les faits avec une objectivité de procès-verbal. Il remplace les développements psychologiques par le récit de l'action et du comportement des personnages. Enfin il tisse un réseau de correspondances qui crée une ambiance climatique ou linguistique. " La prose écrit-il, n'est pas de la décoration, c'est de l'architecture ".

Pour Hemingway, la création et le perfectionnement d'un style étaient aussi significatifs que la technique pour un torero, la forme pour un athlète : le style était pour lui l'expression intégrale de la vertu de l'individu même. C'est pour quoi il s'efforçait d'écrire dans un style direct et concret capable de réintroduire le rythme de la conversation dans la littérature.

Hemingway voulait éliminer et simplifier dans un but de renouvellement de l'écriture, très comparable à celui poursuivi par Cézanne et les cubistes dans le monde des formes. Hemingway apprit à connaître leurs œuvres par l'intermédiaire de Gertrude Stein et il s'efforça d'accomplir, dans le domaine du style, ce qu'ils accomplissaient dans le domaine des arts plastiques.

Sa propre manière de décrire le paysage, rappelle les dernières œuvres de Cézanne, artiste pour lequel il éprouvait l'admiration la plus profonde.

Dans L'Adieu aux armes il emploie des procédés facilement identifiables. Avant tout, il limite son vocabulaire presque entièrement à des mots courants et brefs d'origine anglo-saxonne. Il rejette le mot littéraire, le mot savant. Il nourrit à l'égard de la "littérature" toute la méfiance que seule peut éprouver une personne d'une culture littéraire très étendue. Il cherchait assidûment à atteindre à ce style dépouillé qui lui était propre et la simplicité ainsi obtenue est celle d'un dessin de Matisse ou d'une toile de Braque.

On ne peut pas lire l'Adieu aux armes sans y déceler un souci constant de la sonorité des mots, ainsi qu'un talent de structuration analogue à celui du compositeur de musique. La mère d'Ernest s'y connaît aussi en peinture ; dans sa maturité, elle deviendra un peintre de réputation locale. Le goût pictural du fils surpassera celui de la mère ; il déclarera tenter de faire pour le roman ce que Cézanne avait fait pour ses toiles, mais la critique évoquera plutôt Goya devant certaines de ses plus sombres peintures verbales.

Biographie

Hemingway est né dans la banlieue de Chicago, à Oak Park, village cossu et bien pensant. Bien qu'il en ait très vite renié l'atmosphère puritaine, avec l'éducation que lui donna sa mère, femme pleine de vitalité et de talent mais très autoritaire et castratrice, Hemingway ne s'est jamais délivré de l'emprise du protestantisme : son obsession du travail, sa quête de l'intégrité artistique, son anxiété et son sentiment de culpabilité en sont la preuve. A son père, Ed, dévoué à son métier d'obstétricien et à sa famille, il doit des rudiments de savoir médical et surtout une connaissance approfondie des bois, des animaux, la passion de la pêche et de la chasse et la tentation de la mort, de l'autodestruction liée à une peur obsédante de la lâcheté. Ed Hemingway, malade et ruiné, se suicida en 1928 - choc que l'écrivain évoquera plus d'une fois dans ses œuvres.

Après un cursus normal à la High School d'Oak Park, le jeune Ernest, refusant de se lancer dans les études médicales, obtint un poste de reporter au Kansas City Star, un des meilleurs journaux d'Amérique.

Là on s'y enorgueillissait de bien former le personnel et l'écrivain n'oublia jamais les consignes données aux rédacteurs en matière de style. L'Amérique était entrée dans la première guerre mondiale et Hemingway voulut y participer. L'armée active refusant de le prendre à cause de sa mauvaise vue, il s'engagea dans les ambulanciers et fut envoyé sur le front d'Italie. Peu après son arrivée, le 8 juillet 1918 il fut grièvement blessé, près du village de Fossalta, sur la Piave. Il garda de cette "blessure" une marque qui, sur le plan psychologique, ne s'effaça jamais ; il y revient, dans ses livres, avec la persistance d'une obsession. Tous ses héros sont "des hommes blessés" à la fois dans leur chair et dans leur esprit.

Après une longue convalescence dans un hôpital de Milan, il fut décoré de la "Croce al merito di guerra " et fut versé dans l'armée italienne deux mois avant sa démobilisation. Transposée, cette expérience devait inspirer l'épisode fameux de la retraite de Caporetto dans L'Adieu aux armes. Malade, et de nouveau hospitalisé à Milan, il tombe amoureux d'une jolie infirmière, modèle partiel de l'héroïne de L'Adieu aux armes. Par la suite, dans la vie de Hemingway comme dans ses œuvres, l'amour aura souvent partie liée avec la guerre. Mais peu après le retour aux Etats-Unis l'idylle connaît un dénouement amer. Le traumatisme de cette trahison peut expliquer en partie une vie sentimentale que marqueront quatre mariages faits et défaits suivant des scénarios assez semblables.

Il retourna chez lui en janvier 1919 : son expérience militaire n'avait duré que quelques mois dont la plus grande partie s'était passée dans un hôpital ; mais ces quelques mois laissèrent sur lui une impression ineffaçable.

L'absurdité et la souffrance insensées de la guerre contribuèrent grandement à faire de lui un écrivain et précisément le type d'écrivain qu'il devint. Il résolut de rejeter le monde bourgeois. Après la guerre, il partagea les sentiments d'instabilité et de révolte de sa génération. Il lui était impossible de reprendre la vie qu'il avait connue à Oak Park. Comme tant d'autres écrivains et artistes de cette époque, il était résolu à rejeter le monde bourgeois et puritain de son entourage. Son expérience de l'Europe avait confirmé sa vocation d'écrivain et avait déterminé sa décision de fuir Oak Park et de vivre à l'étranger.

Dans cet exil volontaire, Hemingway suivait une tradition instaurée par Henry James chez les intellectuels américains. Ce mouvement, d'abord limité à quelques individus, s'étendit après la Première Guerre mondiale à toute une génération, que Gertrude Stein a baptisée " Génération perdue " et qui devait à la guerre, le choc d'une vie dangereuse mais exaltante et l'expérience d'un engagement très relatif. Hemingway rejoint ses compatriotes à Montparnasse. Là il capte l'esprit de la " génération perdue ", cette existence désœuvrée, désenchantée, inquiète. Mais lui ne flâne pas aux terrasses de Montparnasse. Dans sa mansarde rue du Cardinal-Lemoine, puis au 113, rue Notre-Dame-des-Champs, il travaille dur, raturant inlassablement.

A la différence de Gertrude Stein ou de Henry James, Hemingway dut travailler, mais son emploi de correspondant à l'étranger pour le Toronto Star était intéressant, bien rémunéré, et le préparait au travail de l'écriture proprement créatrice.

Paris se révéla le lieu idéal de son apprentissage littéraire. Les années 1920 en France, en Autriche, en Italie, et en Espagne - il y découvrit la corrida et Pampelune, ville qu'il mit à la mode- furent les années les plus heureuses et les plus riches de la vie du jeune écrivain à qui s'offraient les encouragements, l'amitié et l'exemple stimulant d'artistes aussi importants que James Joyce, Ezra Pound, Scott Fitzgerald, Ford Madox Ford, Picasso etc. Ces amis lui permirent de publier ses œuvres et l'encouragèrent à lire Kipling, Conrad, Stephen Crane, Tolstoï, Flaubert, Maupassant, qui ont profondément influencé sa pensée et son art.

Les principes fondamentaux de la théorie littéraire de Hemingway élaborés au cours des années 1920 sont d'abord que la fiction doit se fonder sur une expérience affective et intellectuelle réelle, mais transcendée par l'écrivain. Et en effet on peut voir dans toute son œuvre un fantasme, la création d'une vérité se greffant sur l'expérience vécue. Le deuxième principe est que l'intensité naît de la concentration et la recherche du trait révélateur. A ceci s'ajoute le culte du "mot juste" hérité de Flaubert, et d'une langue "dénudée jusqu'à l'os" (termes courts, vocabulaire limité, phrases déclaratives), astreinte à la notation des sensations, à l'exaltation de l'instant, et à la précision du détail.

Cette période d'apprentissage, d'affirmation et de bonheur se termina par la faillite de son mariage (il en tira plusieurs nouvelles) et un retour définitif aux Etats-Unis. S'ouvrit alors une période d'aisance matérielle, coïncidant avec le succès littéraire, en 1926, de Le Soleil se lève aussi, constat pathétique du désarroi spirituel de la "génération perdue" en quête d'un bonheur impossible.

En 1929, L'Adieu aux armes donnait très précisément à ce stoïcisme désespéré une justification historique et métaphysique.

Désormais célèbre, Hemingway publie une série de nouvelles qui le confirment comme un des maîtres dans le genre. En outre, se détournant des voies purement romanesques, il met à profit son expérience de voyageur et de sportif pour révéler au public anglophone la course de taureaux, la culture espagnole, la chasse au gros gibier en Afrique.

Pour nombre de critiques son déclin s'amorce dès les années 1938. Cette période correspond en fait à son accession au rang de personnage public et de figure légendaire. Hemingway est probablement un des premiers, un des plus frappants exemples d'homme de lettres devenu de son vivant un héros, un intellectuel promu vedette sportive. Mais il était difficile de concilier les exigences de l'art et de l'action, du travail solitaire et de la célébrité. A partir des mêmes années 1930 de nouveaux thèmes, pathétiquement prophétiques, viennent hanter ses écrits : l'échec moral, le talent trahi, la peur de la corruption, souvent liée au succès, à l'argent, à la boisson et aux femmes prédatrices, la reconquête du respect de soi-même n'étant apportée que par la mort rédemptrice.

La guerre civile espagnole lui offrit l'occasion d'un engagement sans équivoque. Pendant deux ans il se comporta en défenseur actif de la cause républicaine autant qu'en reporter courageux. Son expérience espagnole lui fournit surtout le matériau de Pour qui sonne le glas, écrit dès son retour en Amérique - ambitieuse épopée qui célébrait avec un lyrisme nouveau la fraternité dans le combat pour une cause épousée sans aveuglement et montrait la solidarité des destins individuels avec celui du genre humain. Si l'analyse sociale déçut certains lecteurs de gauche, le roman n'en souleva pas moins l'enthousiasme du grand public. Le roman correspondait à l'état d'esprit de l'époque et se prêtait bien à l'adaptation à l'écran qui fut réalisée en couleur peu de temps après, avec Ingrid Bergman et Gary Cooper.

A la fin des années 1930, la vie de Hemingway change encore de cours. Désormais installé à Cuba, coupé des artistes amis de jadis, de leur vigilance critique et des stimulants de la réalité américaine, l'écrivain, prisonnier du personnage de "Papa Hemingway", traverse une période de stérilité littéraire, compensée à ses yeux par l'hédonisme sportif, mais aussi par un nouvel engagement politique : incursion dans le monde de l'espionnage chez les Espagnols néo-nazis de Cuba, expéditions de chasse aux sous-marins allemands dans son bateau, le Pilar, ce qui fournit un des thèmes d'Iles à la dérive, publié après sa mort.

Puis Hemingway redevint reporter pour accompagner, de juin à décembre 1944, les armées alliées en Europe. Il en revint auréolé d'une légende flamboyante de héros quelque peu bravache, usé aussi par la boisson et une longue série d'accidents, et guetté par le destin cruel des idoles. Au-delà du fleuve et sous les arbres fut éreinté en 1949 par les critiques qui assimilèrent un peu trop vite l'auteur à son personnage.

Il réagit en abandonnant les manuscrits sur lesquels il peinait (les futurs romans posthumes) pour rédiger d'un trait Le vieil Homme et la Mer, qui le porta au zénith de sa gloire, avec un prix Pulitzer en 1952 et le Nobel en 1954.

Ce récit aux résonances chrétiennes, exaltant le courage de l'homme et sa dignité au moment de sa défaite et à l'approche de sa mort, fut son dernier coup d'éclat. Le Vieil Homme et la Mer, c'est la quintessence de son art. Il est revenu à son style du début, style plus simple, mais qui a atteint à une grandeur nouvelle, presque biblique. Et une fois encore, il réaffirme le thème de la victoire morale de l'homme en dépit de la défaite physique, présenté cette fois sous la forme d'une histoire de pêcheur qui se passe sur l'océan au large de Cuba, cadre qu'il a connu à fond et qu'il décrit avec une parfaite maîtrise.

L'action, réduite au strict minimum, est une parabole du conflit qui oppose l'homme à la nature, résolu par l'amour qui unit tous les humains. Le Vieil Homme et la Mer est le type même d'ouvrage destiné à une consécration officielle - court, admirablement écrit, étranger à toute polémique, empreint d'une consciente noblesse. Cela ne surprit donc personne lorsque, deux ans plus tard, Hemingway devint lauréat du Prix Nobel de littérature (1954). Souffrant encore des blessures qu'il avait reçues au cours d'un safari en Afrique, l'année précédente, il ne fut pas en état de se rendre à Stockholm pour recevoir personnellement le prix. Son discours de réception fut prononcé par l'ambassadeur des États-Unis : " Écrire, c'est au mieux une vie solitaire. Un écrivain accomplit son œuvre dans la solitude et s'il est suffisamment bon écrivain, il doit chaque jour faire face à l'éternité ou à l'absence d'éternité".

Deux accidents spectaculaires en Afrique, la maladie et l'alcoolisme, l'angoisse de constater la déchéance de son corps et le déclin de ses facultés littéraires eurent raison de l'énergie de ce colosse. Son retour aux Etats-Unis en 1960 et deux nouveaux voyages en Espagne ne furent que des étapes dans cette décennie de désintégration. Sa santé ne cessait de se détériorer. Mais, obsédé par le sentiment aigu du déclin de sa puissance créatrice, il éprouvait de plus en plus de difficulté à supporter cette solitude qui lui semblait nécessaire à l'artiste. Il avait besoin de gens autour de lui pour lui assurer qu'il était toujours le "champion". Il avait besoin de l'alcool défendu, le "tueur de géants", pour le soulager momentanément de la dépression qui pesait de plus en plus lourdement sur lui. Il avait besoin d'aller constamment d'un lieu à un autre, cherchant à éviter l'inévitable.

Sa santé ne cessait de se détériorer, car il ne s'était jamais vraiment remis de son accident d'avion. Son corps autrefois puissant, dont la force et l'adresse comptaient tant pour lui, commençait à révéler l'effet des abus répétés. Avec sa lourde démarche et sa barbe blanche, il paraissait vieux avant l'âge. Et, bien entendu, il était impossible à un Hemingway d'accepter avec philosophie la perte de vitalité, l'engourdissement des sens qui surviennent avec les années. Au cours de la dernière année de sa vie, il dut, à plusieurs reprises, se faire soigner à la clinique de Mayo, dans le Minnesota, pour hypertension artérielle et diabète et aussi pour y subir des électrochocs afin de traiter une dépression nerveuse qui empirait. La première semaine de juin 1961, il quitta l'hôpital, son poids était descendu au-dessous 70 kg, il était très faible. Un ami les ramena, lui et sa femme, à leur chalet de montagne à Ketchum (Idaho). Tandis que sa femme dormait encore, il se leva tôt le dimanche matin qui suivit son retour, descendit, prit son fusil et mit fin à une existence qui lui était devenue un fardeau.

"La mort, a-t-il écrit dans Mort dans l'après-midi est un remède souverain à toutes les infortunes".

Il y a maintenant plus de 31ans qu'il mourut tragiquement, âgé de 62 ans. Tandis que l'image du "personnage public", du matamore, héros byronien de notre époque, a commencé à pâlir, l'œuvre elle-même, longtemps obscurcie par les mythes qui entouraient son créateur, se détache avec plus de netteté. Au cours de sa vie agitée, Hemingway joua tant de rôles - le journaliste "dur à cuire", le chasseur et le pêcheur intrépide, l'aficionado, le boxeur, le Tarzan littéraire, le buveur héroïque, le mâle au torse velu - que l'on pouvait quelquefois oublier qu'il était avant tout un écrivain et que la seule chose qui, en définitive, comptât pour lui, c'était son œuvre. Et lorsqu'il sentit finalement sa puissance créatrice l'abandonner en même temps que ses forces physiques, il ne trouva plus aucune raison de continuer à vivre. Car son œuvre avait toujours constitué son unique défense contre ce sens du " nada ", du néant, de l'absurde qui l'avait poursuivi tout au long des années.

Maintenant que les masques sont tombés, nous nous rendons compte qu'ils dissimulaient la figure sensible, d'une sensibilité même morbide, d'un artiste scrupuleux, tout consacré à son art.

L'œuvre de Hemingway atteignit une maîtrise incontestée Les controverses qui se poursuivent encore autour de son œuvre témoignent qu'elle n'a rien perdu de sa vitalité et de son importance. A l'intérieur de ses étroites limites, elle a atteint une maîtrise incontestée. Hemingway contribua remarquablement à renouveler la langue anglaise de notre temps et à étendre sa conquête à de nouveaux domaines. Il s'efforça de rétablir des rapports vivants entre les mots et les choses, entre le langage et la réalité. Il n'a cessé d'expérimenter le pouvoir de l'incantation verbale comme moyen d'exorciser les forces obscures et déréglées dont il sentait toujours l'étreinte se refermer sur lui. Toute sa carrière est un témoignage de la condition de l'homme d'aujourd'hui. Désespérément conscient de sa solitude et de son impuissance dans un univers indifférent depuis longtemps privé de Dieu, Hemingway essaya de forger un code moral qui lui assurerait tout au moins "un endroit propre et bien éclairé", qui encouragerait l'individu à se comporter avec "grâce dans l'adversité", et l'aiderait à accepter l'horreur du néant avec stoïcisme et dignité.

Bibliographie : John L. Brown : un siècle d'écrivains : extraits

Encyclopédie Larousse

 


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